Texte de Sollers sobre L’origine du Monde, de Courbet

 
 
 
 
C’est une histoire très folle qui a duré près d’un siècle et demi, avant de se calmer, et encore, dans l’indifférence générale. Cette histoire est celle d’un petit tableau français peint, en 1866, par un révolutionnaire de génie, Gustave Courbet. On a pris l’habitude étrange de l’appeler « l’Origine du monde ». 

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Comme si le monde, atomes, galaxies, océans, déserts, fleurs, fleuves, vaches, éléphants, pouvait sortir de ce tronc voluptueux de femme sans tête, ni mains, ni pieds, au sexe largement proposé et offert. Cachez-moi ce tableau que je ne saurais voir. C’est un vin enivrant, une insulte à nos feuilles de vigne. La toile est admirable de puissance et de délicatesse, et sa navigation, en plongée, à travers le temps, méritait, après bien des approximations, des fantasmes, des désinformations intéressées, une enquête rigoureuse comme un grand roman policier. Le voici. C’est à peine croyable. Nous sommes dans les coulisses du Second Empire, nous allons traverser la Commune, deux guerres mondiales, le stalinisme et le nazisme, nous retrouver à Budapest, réapparaître à Brooklyn après nous être caché chez Lacan, rester légendaire mais invisible, être un objet fétiche parfois montré à quelques élus pétrifiés, avant de nous retrouver, comme si de rien n’était, au Musée d’Orsay, simple et sage image parmi tant d’autres. De quoi s’agit-il ? De qui ? Pourquoi ? Comment ? Tout le monde est d’accord : ce tableau est unique. Avant, rien de tel. Après, non plus. De nos jours, spectacle d’effacement permanent, cinéma, photo, publicité et pornographie rentable, la belle déesse de Courbet paraît négligeable, exotique, presque une curiosité qui ne peut plus choquer que quelques touristes américains ou japonais arriérés. Son triomphe est une défaite : c’est la carte postale la plus vendue, entre « Le Moulin de la Galette » de Renoir et la « Pie » de Monet. Circulez, il n’y a rien à penser. Et pourtant quelle révélation, quel radar. L’hypocrisie est de tous les âges, mais, de temps en temps, quelqu’un n’a pas froid aux yeux et retourne froidement les cartes. Baudelaire, par exemple. Ou Manet. Courbet, lui, n’a pas pour rien participé, en communard enthousiaste, à l’abattage de la colonne Vendôme. Sous ce monument guerrier napoléonien, quelle surprise de découvrir deux chefs-d’oeuvre hypersensuels. Les deux femmes nues et exténuées de plaisir (une blonde, une brune) du « Sommeil » et « l’Origine ». Sous le bronze, les lits. Sous les millions de morts inconnus, le bouillonnement des chairs et des linges. Sous le mensonge, la vérité. Sous la sexualité forcée, le désir. Un peintre, donc. Et pas n’importe quel commanditaire de l’ombre. Khalil-Bey est un riche collectionneur ottoman pour qui Courbet compose ces deux merveilles interdites. « Le Sommeil » est scandaleux, soit, mais « l’Origine » carrément inacceptable, inmontrable, inexposable, bien qu’un jour ou l’autre extrêmement vendable. Aussi surprenante que la rencontre d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection, le duo d’un pinceau subversif français et d’un amateur turc va donc produire des ravages. Khalil-Bey installe le tableau dans sa salle de bains derrière un rideau vert (couleur de l’islam). Il le montre parfois, on n’y voit que du feu, on en parle, on imagine, on chuchote. Qui est le modèle ? Mystère. Est-ce Joanna Hiffernan, l’explosive rousse irlandaise, maîtresse de Whistler et de Courbet ? Non, la carnation ne convient pas. Alors qui ? La jolie demi-mondaine Jeanne de Tourbey, dont le salon est fréquenté par tout ce qui compte à l’époque à Paris (Sainte-Beuve est là, dans un coin) ? Peut-être. Un modèle inconnu ? Pourquoi pas. Est-ce une mère, une fille, une prostituée, une femme du monde, une amante ? Tout ça, tout ça. La société, c’est, comme d’habitude, pruderie et conformisme en surface, et micmac plus ou moins glauque en profondeur (Proust viendra éclairer ce théâtre). Et n’allez pas dire que seuls les bourgeois et les dévots réactionnaires sont chargés de faire la morale : le clergé socialiste (Proudhon) est aussi puritain qu’eux. Le bras d’honneur de Courbet s’adresse aux uns comme aux autres, et c’est un étranger, toléré à cause de sa fortune, qui abrite cette incongruité. Courbet, d’ailleurs, n’hésite pas à se comparer à Titien, à Véronèse ou à Raphaël, trouve sa toile excellente, allant jusqu’à dire : « Nous n’avons jamais rien fait de plus beau. » Nous, c’est-à-dire tous les grands peintres et lui-même. « L’Origine », après la vente de la collection de Khalil-Bey, disparaît et, de temps en temps, fait signe. Le tableau est caché, maintenant, derrière un autre tableau de Courbet, assez insignifiant, souvent décrit comme une église de village dans la neige, alors qu’il s’agit d’un château au bord d’un lac. Mais peu importe, il faut désormais faire coulisser un panneau pour dévoiler l’autre. Ça s’appelle tomber dans le panneau. L’autre grand amateur et collectionneur qui va s’en emparer est un Hongrois, le baron Havatny, et nous voici à Budapest. Les nazis arrivent : « l’Origine » est cachée, sous un nom d’emprunt (Havatny est juif), dans une banque. Les nazis pillent tous les biens juifs, mais passent à côté de la plaque (tête de Goering ou Hitler s’ils avaient vu ça). Les Russes débarquent : eux, ils pillent tout, « l’Origine » se retrouvant ainsi derrière le rideau de fer de Staline (tête des vertueux communistes s’ils avaient eu le temps de regarder de près leur razzia). Nous retrouvons ainsi Eichmann, tout près du secret, et, plus heureusement, un officier de l’Armée rouge corrompu à qui Havatny rachète son tableau de rêve. Ensuite, de nouveau, plongée. Et puis réapparition à Paris, et pas chez n’importe qui. C’est Lacan lui-même, jouant à Lacan-Bey (avec Georges Bataille à l’horizon du fantasme). Sylvia, l’ancienne femme de Bataille, est maintenant celle de Lacan. Elle pense qu’il faut voiler le tableau (« les voisins et la femme de ménage ne comprendraient pas ») et demande à son beau-frère, André Masson, de peindre le cache coulissant. Masson s’exécute, et compose une allusion abstraite et estompée de « l’Origine » qu’il appelle « Terre érotique » (c’est marron et plutôt chocolat). Voilà pour la tranquillité des familles. Nous sommes dans les années 50 et 60 du dernier siècle, mais personne ne sait où est la Chose, elle n’existe que pour la jouissance de Lacan (qu’elle fait cogiter). Comme dans un cérémonial, Lacan, pour quelques invités, la montre de temps à autre. On retrouve ici, devant le sphinx éblouissant, des célébrités diverses (la liste finit par être comique) : Lévi-Strauss (qui ne se souvient d’aucun commentaire), Duras, Dora Maar, Pontalis (qui a oublié ce qui a pu être dit), Leiris, Picasso, Duchamp. Pour tout le monde, motus, et c’est le plus impressionnant. Ensuite, rumeurs, diversions, fausses informations. Sylvia s’occupe de « l’Origine », prête la bombe pour une exposition aux Etats-Unis puis en France, laisse penser qu’elle est partie au Japon, jusqu’à ce que la revue Art Press (Henric, Muray, moi) mette enfin le public au courant. Dernier acte : en 1995, le tableau, devenu une affaire embrouillée de succession, rentre, comme dation, au Musée d’Orsay. Ce jour-là, il y a beaucoup de monde. L’Etat est représenté par le ministre Douste-Blazy, ultime ironie de l’Histoire. Ce dernier, évidemment, pour éviter de choquer ses électeurs de Lourdes, évite de se faire photographier à côté du tableau. Celui-ci est là, mais il n’est plus là. Après tant de délires et de cachotteries, il est redevenu invisible en étant visible sans arrêt par toutes et par tous. Ce qu’il fallait démontrer, sans doute.
Philippe Sollers

Quant a maldoror

Ricard Ripoll (Sueca, 1959). Coordinador del GRES (Grup de Recerca en Escriptures Subversives), adscrit al Departament de filologia francesa i romànica de la Universitat Autònoma de Barcelona. Professor Titular de Facultat la UAB en literatura francesa i en traducció literària. Com a escriptor em situo en la línia de les escriptures de la modernitat, representades per la figura de Lautréamont, Rimbaud o Mallarmé. Faig una poesia que s’inscriu en la ficció, recuperant i transformant els elements biogràfics (una “fricció proètica”, adaptació de l’autoficció francesa): Engrunes d’estels irats (1986), De l’abrupte fins al cos (1987), Els encontres fortuïts (Viena, 2001), La memòria dels mots (3i4, 2003), El cant del Salvador (Proa, 2006), Les flors àrtiques (Columna, 2006), La frontera (March Editor, 2008). També he conreat la novel•la: L’espai dels impossibles (March Editor, 2005). Com a traductor vaig fer la primera versió completa en català de l’obra d’Isidore Ducasse, comte de Lautréamont (Premi Cavall verd 2006), i vaig traduir la novel•la surrealista La llibertat o l’amor! de Robert Desnos. En breu es publicarà la traducció de El llenguatge Heidegger de Henri Meschonnic. També he traduït poetes catalans i valencians cap al francès (Susanna Rafart, David Jou, Antoni Albalat, Marisol González...). He guanyat els premis de poesia “Alzina” i “Divendres Culturals” de Cerdanyola, “Joan Teixidor de prosa poètica” d’Olot, “Festa d’Elx”, “Parc Taulí” de Sabadell, “”Miquel de Palol” de Girona. Sóc Premi Cavall verd a la millor traducció poètica del 2005. ricard.ripoll@uab.cat
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